“Allô ma belle, entre, je suis contente de te voir!”
Il est 9h. J’entre chez Mme Poissan*. C’est déjà la troisième fois que je vais chez elle. Elle est lève-tôt, Mme Poissan. C’est toujours le premier rendez-vous de ma journée. Je sais qu’elle fera une sieste en début d’après-midi, donc elle maximise sa matinée. Je suis dans le quartier Vanier, dans un HLM. Elle a reçu des nouveaux papiers du Tribunal administratif du logement. Elle est convoquée à une séance de conciliation en ligne, dans quelques semaines. Mais avant, je prends de ses nouvelles. Elle me raconte ses rendez-vous médicaux des dernières semaines, me parle de son petit-fils qui est venue la voir hier, de ses petites sorties en quadriporteur qui lui font beaucoup de bien maintenant que le beau temps est revenu.
Et puis, on y arrive. Elle me dit que sa voisine continue de faire du bruit la nuit, ce qui l’empêche de dormir. Elle se sent anxieuse, elle aimerait que ça cesse. On en profite pour regarder les papiers qu’elle a reçus. Je lui explique comment ça se passera et comment s’y préparer. Mais Mme Poissan, elle ne sait pas comment ça fonctionne, Teams. Je la rassure. Je serai présente avec mon ordinateur et mon réseau internet lors de sa séance de conciliation pour l’assister pour éviter les problèmes techniques. Au fil de la conversation, Mme Poissan a une illumination. C’est vrai, elle voulait me montrer son mandat d’inaptitude et son testament, qu’elle a fait devant un notaire il y a plusieurs années. Elle ne les trouve plus. Elle me demande de l’aide pour les retrouver dans un tiroir de la commode, dans sa chambre. Elle aimerait y apporter des changements. “Comment ça marche dont ça?”.
Avant de partir, Mme Poissan hésite. Elle voudrait me demander de l’aide pour arranger ses haut-parleurs. Ils ne fonctionnent plus, elle ne sait pas pourquoi. Je me rends dans le coin de son salon, jette un œil, m’agenouille derrière le divan et rebranche le fil dans le mur. Ça fonctionne. Mme Poissan ne cesse de me remercier d’avoir réglé son problème technique.
J’embarque dans ma voiture. Avant que je ne démarre, mon téléphone sonne. C’est Mme Guay. Elle est allée au bureau de poste hier, après notre rendez-vous, pour envoyer sa mise en demeure. Elle me laisse un message sur ma boîte vocale pour me laisser son numéro de suivi. Elle n’a pas d’ordinateur ou de réseau internet. Je m’occuperai de télécharger la preuve de réception en ligne, sur le site de Poste Canada.
Il est 10h30, j’arrive chez M. Tremblay, dans Limoilou, avec son intervenante Élodie qui est travailleuse de milieu pour les aînés vulnérables. C’est elle qui m’a contactée. La sœur de monsieur est décédée il y a 1 mois, sans testament. Il est le seul héritier et doit liquider la succession. Il ressent beaucoup de stress, et ne sait pas par où commencer. Il me parle de sa relation avec sa sœur, de ses parents, de son sentiment d’isolement depuis son décès. Nous complétons certains papiers ensemble. Il se sent dépassé, ne sait pas par où commencer: la maison funéraire, le directeur de l’état civil, la banque, Revenu Québec…? Tout est plus compliqué sans courriel, sans réseau internet, sans pouvoir se déplacer. Élodie et moi rassurons M. Tremblay: nous sommes là, une étape à la fois.
Nous sortons de chez M. Tremblay. J’ai déjà un autre rendez-vous fixé avec lui pour la suite des démarches. Élodie me parle d’une autre dame qu’elle accompagne et qui aurait besoin de mes services. Elle m’enverra un courriel avec plus de détails pour me permettre d’ouvrir un dossier et de contacter madame pour prendre rendez-vous.
Je passe par les bureaux d’Info Justice pour dîner avec mes collègues et prendre de leurs nouvelles. Certains discutent à bâtons rompus d’anecdotes personnelles, et d’autres sollicitent l’aide des collègues sur des problèmes juridiques inusités et complexes. Il est 13h00, je reprends la route.
13h30. J’arrive chez M. Belleau à Charlesbourg. Je l’aide pour son dossier aux petites créances. C’est la troisième fois que j’y vais. Il m’accueille avec un grand sourire quand je lui signifie que j’ai remarqué les boîtes de prunes à vendre dans la rue, devant sa maison. “Viens-t’en en arrière, tu vas voir, j’ai 2 pruniers!”. Il me montre comment il secoue l’arbre, duquel tombent les fruits les plus murs. Nous discutons de son attachement à cette variété précise, qu’il dégustait souvent alors qu’il était enfant. Nous faisons tranquillement notre chemin vers l’intérieur et nous nous installons sur la table de sa cuisine. Sa femme, qui a une maladie dégénérative, est assise dans le salon. Elle me salue distraitement en écoutant la télévision. Je sors mon imprimante pour scanner les documents les plus récents qu’il a reçus. Nous préparons ensemble la séance de médiation prévue dans quelques jours. Il est stressé, M. Belleau, je le vois bien. Je lui explique comment ça va se passer, nous révisons son dossier ensemble, je le rassure sur la suite des choses. Il me parle ensuite du poids qui pèse sur lui à titre de proche aidant, de son besoin de répit, de ses récentes vacances au cours duquel sa femme a été hébergée ailleurs, et du grand sentiment de culpabilité qu’il a ressenti d’être loin d’elle. Avant de partir, il me tend généreusement une grande boîte remplie de prunes.
À 15h00, pour terminer la journée, je reviens dans Limoilou pour me rendre chez M. Gagnon. J’y rejoins un autre travailleur de milieu, Simon, avec qui je travaille régulièrement. Simon a rencontré M. Gagnon dans une banque alimentaire du quartier. Au fil de leurs interactions, il a compris que monsieur avait un problème juridique. Son quadriporteur a été saisi par des policiers. Il ne comprend pas pourquoi. Nous regardons la situation ensemble. Rapidement, M. Gagnon se confie sur la détresse que son impossibilité de se déplacer seul lui occasionne. Cette situation lui cause une grande perte d’autonomie, et il ressent beaucoup de stress. Il s’excuse de pleurer. J’interviens : “Non M. Gagnon, on ne s’excuse pas de pleurer”. Son intervenant prend le relais. Simon valide ce que M. Gagnon ressent. Est-ce qu’on pourrait trouver des solutions pour qu’il puisse avoir accès au transport adapté en attendant? Ou des ressources, des activités qui lui permettraient de briser l’isolement qu’il ressent? Il va d’ailleurs l’accompagner prochainement pour aller voir son médecin pour aborder d’autres enjeux. Quant à moi, je vais approfondir mes recherches juridiques et lui faire un suivi par téléphone.
Je regarde mon téléphone cellulaire. Plusieurs nouveaux messages vocaux et courriels. Demain, la journée sera totalement différente. Au menu : retours d’appels, prises de rendez-vous, ouvertures de dossiers, recherches de conflit d’intérêts, participation à une table de concertation, et écoute d’une formation sur la fracture numérique chez les aînés.
Ces services à domicile pour les personnes ainées ont été développés dans le cadre du projet de recherche-action Juristes mobiles, en partenariat avec les travailleurs de milieux pour les aînés vulnérables. Ces intervenants sont attitrés à un quartier. Ils en investissent les milieux de vie afin d’identifier et d’accompagner les personnes ainées qui ont différents besoins psychosociaux. Ils réfèrent ainsi les personnes susceptibles d’avoir des besoins juridiques à mes services d’information et de soutien juridique à domicile.
*Tous les noms utilisés dans cet article sont fictifs.


